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Les compagnons IA sont-ils dangereux pour les adolescents ?
Rien ne démontre que les compagnons IA soient dangereux pour tous les adolescents. Selon Common Sense Media, une ONG qui milite pour les interdire aux mineurs, 72 % des adolescents américains en ont déjà utilisé un. Le risque tient surtout à leur conception, et l'Europe interdit déjà les IA qui exploitent la vulnérabilité liée à l'âge au point de nuire.
Les « compagnons IA » sont des applications qui proposent de discuter avec un personnage artificiel, présenté comme un ami, un confident ou un personnage de fiction. Leur usage chez les adolescents inquiète beaucoup de parents, et les titres de presse vont souvent plus loin que les données.
Ce que l’on sait en octobre 2026 ne permet pas d’affirmer que ces applications sont dangereuses pour tous les adolescents. Ce n’est pas notre domaine de compétence de juger leurs effets sur la santé mentale, et nous ne le ferons pas. En revanche, en tant que concepteurs d’applications, nous pouvons parler de ce que nous connaissons : la façon dont une application est conçue oriente ce qu’elle fait faire à ses utilisateurs, et le droit européen pose déjà des limites.
En bref
- L’enquête la plus citée, publiée en juillet 2025 par Common Sense Media, une ONG qui milite pour interdire ces applications aux mineurs, indique que 72 % des adolescents américains en ont déjà utilisé un.
- Ses chiffres vont dans les deux sens : environ un utilisateur sur trois a déjà préféré l’IA à une personne pour un sujet sérieux, mais 80 % disent privilégier leurs vraies amitiés.
- Une revue publiée en septembre 2026 souligne que les études disponibles mesurent surtout des liens à un moment donné, pas des causes.
- Le risque tient à la conception : une application qui s’adresse à des mineurs ne devrait pas chercher à maximiser l’attachement, et le règlement européen sur l’IA pose déjà des limites.
Ce que dit l’enquête, et d’où elle vient
Le chiffre de 72 % vient du rapport « Talk, Trust, and Trade-offs », publié le 16 juillet 2025 par Common Sense Media, une ONG américaine qui milite pour la protection des enfants face aux écrans. C’est une enquête nationale auprès d’adolescents américains de 13 à 17 ans, dont le questionnaire est publié.
Première précaution : l’ONG avait pris position avant de publier ces chiffres. Elle recommandait déjà qu’aucun moins de 18 ans n’utilise ces applications, et son communiqué annonce qu’elle soutient une proposition de loi, la première du genre aux États-Unis, pour les interdire aux mineurs. Il faut le garder en tête en lisant ses conclusions.
Deuxième précaution : avoir utilisé un compagnon IA ne veut pas dire entretenir une relation avec lui. Selon la page du rapport, le divertissement et la curiosité motivent surtout cet usage, et près de la moitié des adolescents voient ces compagnons comme des outils plutôt que comme des amis. Environ un adolescent sur trois s’en est en revanche déjà servi pour des échanges sociaux : jeu de rôle, relation amoureuse, soutien émotionnel, amitié ou entraînement à la conversation.
Avec ces réserves, voici ce que retiennent la page du rapport et le communiqué de l’ONG :
- 72 % des adolescents interrogés ont déjà utilisé un compagnon IA au moins une fois, et plus de la moitié s’en servent au moins quelques fois par mois.
- Environ un utilisateur sur trois a déjà choisi de parler d’un sujet important ou sérieux avec un compagnon IA plutôt qu’avec une personne.
- Environ un utilisateur sur trois dit s’être déjà senti mal à l’aise à cause de quelque chose qu’un compagnon IA a dit ou fait.
- Environ un adolescent sur trois trouve ces conversations aussi satisfaisantes que celles avec ses amis, voire davantage.
Le même communiqué donne aussi des chiffres qui vont dans l’autre sens :
- 80 % disent privilégier leurs vraies amitiés.
- La moitié se méfient des conseils de l’IA.
Il note toutefois que les plus jeunes font davantage confiance à ces compagnons que leurs aînés.
Position 1 : ces applications exploitent une vulnérabilité
Le premier camp s’inquiète de leur modèle économique. Une application de compagnon gagne de l’argent quand on y revient et qu’on y reste. Elle a donc intérêt à créer de l’attachement, à toujours être disponible, à toujours approuver. Pour un adolescent qui traverse une période difficile, une présence qui ne contredit jamais et ne se lasse jamais peut remplacer une conversation avec un adulte ou un ami, au moment où une aide humaine serait nécessaire. Le chiffre d’un tiers d’utilisateurs ayant déjà préféré l’IA pour un sujet sérieux nourrit cette inquiétude. C’est la position de Common Sense Media, pour qui les risques de ces applications l’emportent sur leurs bénéfices, du moins sous leur forme actuelle, en particulier pour les adolescents les plus exposés à la dépendance à la technologie.
Position 2 : une panique morale de plus
Le second camp rappelle que chaque génération a eu sa technologie inquiétante : la télévision, les jeux vidéo, les réseaux sociaux. Les adolescents ont toujours parlé à des journaux intimes, à des personnages imaginaires, à des inconnus sur des forums. Les chiffres du même rapport qui nuancent le tableau vont dans ce sens : un usage d’abord récréatif, l’attachement aux vraies amitiés et la méfiance envers les conseils de l’IA. Une enquête publiée par une ONG qui milite pour leur interdiction aux mineurs n’est pas une preuve de danger.
Ce que nous en pensons
Les deux camps ont raison sur un point, et c’est ce qui rend le sujet difficile. Il n’y a pas de démonstration d’un danger général. Mais l’argument « c’est comme les jeux vidéo » oublie une différence : un compagnon IA répond, s’adapte à chaque utilisateur et peut être optimisé pour maximiser le temps passé.
Notre position de concepteurs : le danger ne tient pas à la technologie, il tient à l’objectif qu’on lui donne. Une application qui s’adresse à des mineurs ne devrait jamais être conçue pour maximiser l’attachement ou le temps passé. Elle devrait savoir renvoyer vers une personne réelle quand le sujet devient sérieux, et être honnête sur ce qu’elle est.
Ce principe n’est pas qu’une opinion. Le règlement européen sur l’IA interdit, à son article 5, paragraphe 1, point b, les systèmes d’IA qui exploitent les vulnérabilités d’une personne dues à son âge, avec pour objectif ou pour effet d’altérer substantiellement son comportement d’une manière qui cause, ou peut raisonnablement causer, un préjudice important à cette personne ou à un tiers. Cette interdiction s’applique depuis le 2 février 2025. Et depuis le 2 août 2026, son article 50 impose aux fournisseurs de concevoir les IA destinées à dialoguer avec des personnes de façon à les informer qu’elles parlent à une IA, sauf si c’est évident pour une personne raisonnablement attentive.
Nous nous posons la même question pour les applications que nous développons. Challenge Us, une application de défis de groupe que nous avons développée, utilise elle aussi des notifications, des séries et des trophées pour donner envie de revenir. Chaque défi y a son interrupteur de notifications, et un défi qui se joue à la semaine ou au mois ne rappelle que le dernier jour : un rappel tous les soirs serait du harcèlement. Le point bien-être que chacun peut y remplir pour lui seul toutes les deux semaines, le questionnaire WHO-5 de l’Organisation mondiale de la santé, affiche des numéros d’écoute quand le score est bas, jamais un diagnostic.
Ce qui nous ferait changer d’avis : des études indépendantes, sur la durée, montrant un effet mesurable sur le bien-être des adolescents, dans un sens ou dans l’autre. Elles restent rares. Une revue de la littérature publiée en septembre 2026 dans Current Pediatrics Reports, par une équipe du département de pédiatrie de l’université de Californie à San Francisco, relève des liens entre l’usage de l’IA générative et la santé mentale des adolescents, qui pourraient jouer dans les deux sens : un adolescent qui va mal peut chercher du réconfort auprès d’une IA, et un usage problématique pourrait accentuer une fragilité. Mais elle souligne que ces données sont encore surtout transversales, c’est-à-dire mesurées à un seul moment, ce qui limite les conclusions sur les causes.
Ce que ça change concrètement
Pour un parent, ces chiffres plaident d’abord pour la conversation : l’ONG elle-même conseille d’en parler sans juger et de poser des limites. Savoir quelles applications son enfant utilise, lui demander ce qu’il y trouve, et lui rappeler qu’une IA ne remplace pas une personne quand quelque chose va mal. Si un adolescent semble en difficulté, la bonne réponse reste un adulte de confiance ou un professionnel de santé, pas une application.
Pour une entreprise qui conçoit une application, même si elle ne vise pas les adolescents, plusieurs questions méritent d’être posées dès le départ : l’application peut-elle être utilisée par des mineurs ? Ses mécanismes de rétention (notifications, récompenses, messages personnalisés) jouent-ils sur une fragilité ? L’IA sait-elle s’effacer et orienter vers une aide humaine ? La première question revient de toute façon au moment de la publication : les deux grands magasins d’applications demandent une classification d’âge pour chaque fiche, une étape de notre guide pour publier une application au nom de sa société. Ce sont des choix de conception que nous abordons dans nos articles sur le développement d’applications. La question rejoint celle de l’apprentissage : une IA qui fait tout à la place de l’utilisateur pose les mêmes problèmes, comme nous l’expliquons dans notre article sur l’IA à l’école. Et si vous préparez une application, notre offre de développement d’applications commence par un cadrage écrit de ce qu’elle fait le premier jour, et de ce qui attendra : c’est le bon moment pour trancher ces questions.
Questions fréquentes
Les compagnons IA sont-ils interdits aux mineurs en Europe ?
Non, pas en tant que tels, en octobre 2026. Le règlement européen sur l’IA interdit les systèmes qui exploitent la vulnérabilité liée à l’âge pour altérer le comportement d’une personne d’une manière qui lui cause, ou peut lui causer, un préjudice important. Depuis le 2 août 2026, il impose aussi qu’une IA conçue pour converser dise à son interlocuteur qu’il parle à une IA, sauf si c’est évident.
Peut-on se fier aux chiffres de Common Sense Media ?
Comme à un ordre de grandeur, en sachant d’où ils viennent. L’ONG recommandait déjà qu’aucun mineur n’utilise ces applications avant de publier son enquête, et elle soutenait en juillet 2025 une proposition de loi pour les leur interdire. Elle publie son questionnaire, ce qui permet de vérifier ce qui a été demandé. Ses propres chiffres nuancent d’ailleurs le tableau : la moitié des adolescents se méfient des conseils de l’IA.
Un adolescent qui parle à une IA va-t-il moins voir ses amis ?
L’enquête ne permet pas de le dire. Selon le communiqué de l’ONG, 80 % disent privilégier leurs vraies amitiés, mais environ un adolescent sur trois trouve les conversations avec un compagnon IA aussi satisfaisantes que celles avec ses amis, voire davantage. Ce sont des réponses données à un moment précis : elles ne mesurent ni l’évolution des amitiés dans le temps, ni la situation des adolescents les plus isolés.
Jim · fondateur de Brain Plus AI
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